Zone villas, enfer des uns paradis des autres, conte à lire avant de tout détruire

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J'ai une pensée émue pour ce bébé né il y a quelques jours pour la plus grande joie de notre président du conseil d'Etat, Antonio Hodgers qui s'apprête à dire tout le mal qu'il pense des maisons individuelles.

Lorsque son enfant aura grandi et demandera de lui raconter une histoire, je propose de lui conter celle du Jardin de Dino Buzzati :

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Le jardin

Sur l’un des écrans de Mme Belzebuth, je vis là-bas, au beau milieu du grouillement de la ville, un jardin, c’était un vrai jardin avec des pelouses, des arbres, des allées… Une étonnante petite île de paix, de repos, d’espoirs, de santé, de bonnes odeurs et de silence…

Sur un des côtés du jardin se dressait une maison à deux étages d’un aspect antique et solennel : à travers les larges baies ouvertes en grand du premier étage on apercevait un vaste salon… une dame d’environ soixante-cinq ans y était assise, elle avait des cheveux blancs et une expression douce… il était deux heures trois quarts de l’après midi et le soleil semblait content de vivre.

… Une petite fille de trois ans sortit et se mit à sautiller et gambader sur la pelouse en chantonnant une incompréhensible comptine. Ayant traversé la pelouse, la bambine se blottit à l’ombre d’un buisson et tout de suite un petit lapin sauvage, son ami, qui avait là son terrier, vint à sa rencontre…

Je me retournai vers Mme Belzebuth qui suivait mes explorations, et je lui dis : « Que dois-je penser ? Est-ce que c’est ça l’Enfer ? »…

Et la reine des amazones répondit : « L’Enfer n’existerait pas, mon garçon, s’il n’y avait pas d’abord le Paradis. »

Cela dit, elle m’invita à venir devant un autre écran… la vieille dame recevait une visite : un monsieur d’environ quarante ans, avec des lunettes, qui lui exposait un certain projet, mais la dame secouait la tête en souriant :

« Non, monsieur, au grand jamais je ne vendrais mon jardin, je préférerais mourir, grâce au Ciel le peu de rentes que j’ai me suffit pour vivre. »

Devant un troisième écran, on assistait à une solennelle réunion dans une salle encore plus solennelle, C’était une réunion du Conseil municipal, tous les conseillers écoutaient un discours du rapporteur Massinka, chargé de la surveillance des parcs et des jardins. Massinka pérorait en défendant la cause du vert, des pelouses, des arbres, poumons de la ville intoxiquée. Il parlait bien, avec des arguments persuasifs et serrés, à la fin il obtint une véritable ovation…

On me ramena au salon de la dame distinguée. Un nouveau visiteur entra, moins bien nippé que le premier. De son porte-documents il extirpa une feuille qui portait les cachets de la municipalité, du gouvernement, de différents services, des ministères grands et petits : afin de pouvoir y construire un parc d’autobus, absolument nécessaire dans ce quartier, une tranche du jardin était expropriée.

La dame protesta, s’indigna, finit par pleurer, mais le visiteur s’en alla en laissant sur le piano le papier avec ses timbres maléfiques et au même moment on entendit t un fracas au-dehors. Une espèces de rhinocéros mécanique défonçait le mur d’enceinte du jardin avec ses deux bras en forme de faux, … il s’élança contre les arbres, contre les buissons, sur les allées de la parcelle condamnée en bouleversant tout, de fond en comble en l’espace de quelques minutes. C’était  justement dans cette partie là que le petit lapin avait son terrier, la jeune fille eut juste le temps de le sauver….

… au Conseil municipal ; deux mois à peine étaient passés, le professeur Massinka éclatait en véhémentes protestations contre le massacre des derniers oasis de verdure et à la fin ils voulaient tous le porter en triomphe tant il avait suscité d’enthousiasme. Tandis que crépitaient les derniers applaudissements, un délégué entrait dans le salon de la dame en tendant une feuille recouverte de cachets épouvantables : les exigences suprêmes des structures de l’urbanisme imposaient l’ouverture d’une nouvelle artère pour décongestionner le centre, d’où l’expropriation d’une nouvelle tranche du jardin. Les sanglots de la veille dame furent bien vite étouffés par le fracas frénétique des bulldozers assoiffés de ruine sauvage. Et une odeur piquante de manœuvres électorales se répandit dans l’air ambiant. Ce fut un miracle que la petite fille, réveillée en sursaut, arrivât à temps pour sauve3r son lapin dont le nouveau terrier allait être éventré.

Le mur d’enceinte se rapprocha donc de la maison, le jardin était désormais réduit à une pauvre petite pelouse avec juste trois arbres, toutefois le soleil réussissait encore, par les belles journées, à l’éclairer décemment et la fillette courait encore de long en large, …

De l’écran du Conseil municipal, on entendit à nouveau le valeureux professeur Massinka, chargé de la sauvegarde des parcs et jardins, qui invectivait toujours… Dans le même temps, une sorte de renard humain était assis dans le salon de la dame, et la persuadait qu’un troisième projet d’expropriation était sur le point de se  réaliser et que l’unique solution pour elle était de vendre au plus vite, sur le marché libre, la parcelle restante de son jardin. En entendant ces atroces discours, des larmes coulaient en silence sur les joues pâles de la dame, mais l’autre prononçait des chiffres  toujours plus élevés, un million au mètre carré, trente millions au mètre carré, six milliards au mètre carré, et tout en parlant il poussait vers la vieille dame une feuille, lui tendait un stylo pour apposer sa signature. La main tremblante, n’avait pas fini de tracer la dernière lettre de son aristocratique nom que l’apocalypse se déchaîna dans un paroxysme de déchirements et de vacarme.

Mme Belzebuth et ses adjointes étaient maintenant autour de moi et souriaient, béates, devant le travail. C’était une journée sereine de septembre, le jardin n’existait plus, à sa place un funeste trou, un étroit puits nu et gris au fond duquel, avec d’impressionnantes contorsions, réussissaient à entrer et à sortir des fourgonnettes. Là-dedans, le soleil ne parviendrait jamais plus, jusqu’à la fin des siècles, pas plus que le silence ni le goût de vivre… Je vis finalement la fillette, assise, qui pleurait, le lapin mort sur ses genoux. Mais bientôt sa maman, qui sait avec quels pieux mensonges, le lui enleva et, comme tous les enfants de son âge, la petite bien vite s’est consolée. Maintenant elle ne gambade plus sur les pelouses et au milieu des fleurs, mais, avec des éclats de ciments et des morceaux de bitume trouvés dans un coin de la courette elle érige une sorte de construction, peut-être le mausolée de sa bestiole aimée. Elle n’est plus la gracieuse enfant d’avant ; ses lèvres, quand elle sourit, ont aux commissures un petit pli dur.

Maintenant, on va me demander de rectifier, parce que, en Enfer, il ne peut y avoir d’enfants. Au contraire il y en a, et comment ! Sans la douleur et le désespoir des enfants, qui probablement est le pire de tous, comment pourrait-il y avoir un Enfer comme il faut ?...

 

Extrait d’une nouvelle de Dino Buzzati parue dans le journal Pic Vert de septembre 2016, cahier spécial pour ces zones villas (dont le quartier de Cointrin) menacées de disparaître à coups de plumes de promoteurs emportées par les promesses urbanistiques non tenues. 

 

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